Aujourd'hui, Lassouts est un village paisible du nord de l'Aveyron, installé sur la rive sud de la vallée du Lot, face aux premiers reliefs de l’Aubrac. Mais derrière cette apparente tranquillité se cache une histoire particulièrement riche. Pendant des siècles, le territoire de l'actuelle commune n'a pas formé un ensemble politique ou seigneurial unique : il était partagé entre plusieurs autorités, dont le puissant chapitre cathédral de Rodez, les seigneurs de Roquelaure et la Dômerie d'Aubrac.
Le village de Lassouts, le hameau de Roquelaure et celui de Saint-Saby ont ainsi longtemps vécu des histoires différentes avant de se retrouver réunis dans une même commune au XIXe siècle.
Aux origines de Lassouts
Le nom même de Lassouts évoque un monde rural ancien. Il est généralement rapproché de l'occitan las sots, désignant les soupes ou loges à cochons. Cette origine ferait référence à une activité d'élevage autrefois importante dans ce secteur.
Les premières traces écrites connues remontent au XIIe siècle. En 1147, le pape Eugène III donne le prieuré de Lassouts au chapitre cathédral de Rodez. L'église est alors placée sous le patronage de saint Jacques et le village devient progressivement un centre religieux important du Rouergue. Au XVe siècle, Lassouts est même le siège d'un archiprêtré.
Le village se trouve alors au cœur d'un territoire parcouru par les hommes, les troupeaux et les marchandises entre la vallée du Lot, Espalion, Rodez et l'Aubrac.
Et contrairement à une idée parfois avancée, Lassouts n'était pas une étape officielle du chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle. Le patronage de saint Jacques est beaucoup plus ancien que l'organisation des itinéraires jacquaires modernes. Cette coïncidence explique néanmoins la présence de saint Jacques dans l'histoire religieuse du village.
Un village fortifié
Au Moyen Âge, Lassouts est bien davantage qu'un simple village agricole.
Les textes médiévaux désignent le lieu sous le nom de Castri de Sudibus. Le terme castrum évoque un lieu fortifié. Le bourg était effectivement entouré de murailles dont plusieurs traces subsistent encore dans le tissu du village.
Le chapitre cathédral de Rodez, seigneur du lieu, y possédait notamment une importante tour intégrée aux fortifications. Elle servait de grenier, témoignant à la fois de la fonction défensive du bourg et de son rôle économique.
L'église Saint-Jacques conserve elle-même le souvenir de cette longue histoire. L'édifice actuel remonte en grande partie au XVe siècle, après les destructions provoquées à la fin de la guerre de Cent Ans par les routiers. Lors de sa reconstruction, le chapitre de Rodez réutilisa certains éléments de l'ancien édifice roman, notamment son remarquable tympan.
Cette association entre fortifications, église et bâtiments du chapitre donne encore aujourd'hui au cœur du village une physionomie héritée du Moyen Âge.
Trois territoires pour une même commune
Pendant l'Ancien Régime, l'actuelle commune de Lassouts était divisée entre trois autorités.
Le village et l'essentiel de la paroisse relevaient du chapitre cathédral de Rodez. À l'ouest, autour de Roquelaure, les terres dépendaient des seigneurs de Roquelaure. Au nord-est, autour de Saint-Saby, elles relevaient de la Dômerie d'Aubrac, institution hospitalière qui administrait une vaste partie du plateau et de ses abords.
Cette situation explique une particularité de l'histoire locale : les habitants qui vivent aujourd'hui dans une même commune pouvaient autrefois dépendre de seigneurs, de juridictions et parfois de paroisses différentes.
Roquelaure constitue le meilleur exemple de cette organisation. La seigneurie, issue de la famille des Roca Lauri puis passée aux Bonafos et aux Bessuéjouls-Roquelaure, contrôlait les terres occidentales du territoire. Son château dominait la vallée depuis son éperon volcanique.
À Lassouts même, la justice était exercée en paréage par le chapitre de Rodez et le roi. Au XVIIIe siècle, cette organisation évolua : vers 1700, le roi attribua ses droits au marquis de Roquelaure.
Ainsi, à la veille de la Révolution, les histoires de Lassouts et de Roquelaure étaient devenues étroitement imbriquées, même si les deux territoires conservaient encore leur identité.
Le « Sol de la Renta » : quand le village faisait son marché
Une petite place du bourg conserve la mémoire d'une fonction aujourd'hui disparue : le Sol de la Renta.
À l'époque médiévale et sous l'Ancien Régime, cet espace situé à proximité des anciennes fortifications était un lieu important de la vie économique locale. On y organisait notamment les foires, mais aussi la « loue » des domestiques et des bergers à l'année.
On y effectuait également le battage des céréales et l'édification des gerbiers. Surtout, c'était le lieu où étaient perçus certains impôts, ce qui explique son nom — Sol de la Renta, littéralement le « sol de la rente ».
Après la guerre de Cent Ans, le village s'était également développé vers le sud autour d'un barri, ou faubourg, installé à proximité du carrefour des chemins de Cruéjouls, Sainte-Eulalie-d'Olt et Mandailles. L'ancien réseau de chemins a depuis été profondément modifié par les routes modernes.
Ces lieux permettent d'imaginer un Lassouts très différent du village actuel : un bourg où les habitants des environs venaient vendre, acheter, travailler, louer leurs services ou régler leurs obligations.
De la Révolution à la commune actuelle
La Révolution bouleverse à nouveau l'organisation du territoire.
En 1790, Roquelaure, Saint-Saby et Lassouts — alors désigné sous le nom de Montrouge — deviennent des communes. Quelques années plus tard, en 1795, elles sont intégrées à la grande commune de Gabriac.
Saint-Saby est finalement rattaché à Lassouts en 1800.
Il faut attendre 1837 pour voir apparaître la commune de Lassouts dans sa configuration actuelle, avec Lassouts pour chef-lieu. Le hameau de Roquelaure, autrefois centre d'une seigneurie indépendante, se trouve alors définitivement intégré à cette nouvelle organisation municipale.
Cette histoire administrative explique pourquoi le territoire communal actuel rassemble des lieux dont les histoires médiévales et seigneuriales étaient pourtant très différentes.
Une campagne qui se transforme
Au XIXe siècle, Lassouts connaît comme beaucoup de communes rurales aveyronnaises une importante croissance démographique. La population atteint son maximum connu en 1861, avec 1 173 habitants.
Cette population nombreuse vit essentiellement de l'agriculture et de l'élevage. Mais le XIXe siècle est aussi celui des grands bouleversements démographiques de l'Aveyron.
Le morcellement des exploitations, les crises agricoles et, plus tard, le phylloxéra poussent de nombreux habitants à quitter la région. Certains partent vers Rodez, Toulouse ou Paris ; d'autres rejoignent les communautés aveyronnaises qui se développent à l'étranger.
L'un des destins les plus étonnants est celui de Clément Cabanettes, né en 1851 à Ambec, sur la commune de Lassouts. Issu d'une famille liée aux meuniers du Moulin du Gourg, il part en Argentine et devient en 1884 le fondateur de la colonie aveyronnaise de Pigüé.
Ainsi, une petite commune du Rouergue participe directement à la naissance d'une communauté française à plusieurs milliers de kilomètres de là.
Sainte Émilie de Rodat à Lassouts
L'histoire de Lassouts a également croisé celle d'une grande figure religieuse de l'Aveyron : Sainte Émilie de Rodat.
À l'automne 1834, quelques années seulement avant la création de la commune actuelle, Émilie de Rodat séjourne plusieurs semaines à Lassouts. Elle y fonde une nouvelle maison de la Congrégation de la Sainte-Famille de Villefranche-de-Rouergue ainsi qu'une école en milieu rural, la première de la congrégation.
Cette implantation marque le début d'une présence durable de la Sainte-Famille dans la commune. Les religieuses participent pendant des générations à la vie éducative et sociale du village, jusqu'à leur départ en 1973.
C'est une histoire qui illustre bien la place qu'ont occupée les congrégations religieuses dans les campagnes françaises au XIXe et au XXe siècle : elles ne se limitaient pas à la vie spirituelle, mais jouaient également un rôle majeur dans l'éducation des enfants.
« Lo Curat Dominous » et les enfants de Lassouts
La mémoire locale a également conservé des personnages plus pittoresques.
Le curé Alexis Domergue, surnommé Lo Curat Dominous, était originaire du Cros, sur la commune de Lassouts. Compagnon de Clément Cabanettes, il devint lui aussi une figure importante de la communauté aveyronnaise de Pigüé, dont il fut le premier curé. Plus tard revenu en France, il participa notamment au financement de la cantine scolaire du couvent de la Sainte-Famille pendant la Première Guerre mondiale.
L'Institut occitan de l'Aveyron a par ailleurs recueilli une amusante histoire mettant en scène un autre curé originaire de Lassouts.
Alors qu'il prêchait dans une église pleine, plusieurs jeunes installés dans la tribune s'étaient mis à manger pendant le sermon. Le curé, découvrant la scène, les apostropha en occitan en les traitant de « cochons » et leur suggéra de rester dans la soue plutôt que de venir manger à l'église.
La réponse des jeunes fut immédiate : « Eh bien toi, tu n'aurais jamais dû en sortir ! »
La plaisanterie repose sur un jeu de mots avec le nom de Lassouts, associé aux sots, les loges à cochons. L'histoire a été recueillie auprès d'un habitant en 2001 par l'Institut occitan de l'Aveyron.
Cette petite anecdote, sans prétention historique, dit quelque chose de précieux sur la mémoire orale du village : derrière les monuments et les dates, il existe aussi une histoire faite de surnoms, d'histoires racontées de génération en génération et d'un humour parfois irrévérencieux.
Lassouts dans les guerres du XXe siècle
Comme partout dans l'Aveyron rural, la Première Guerre mondiale constitue une rupture démographique majeure.
La commune compte 51 morts pour la France, soit plus de 5 % de sa population totale selon la présentation historique de la commune. La guerre provoque ainsi une véritable saignée dans une population déjà confrontée aux premiers mouvements d'exode rural.
La Seconde Guerre mondiale laisse elle aussi des traces dans la mémoire locale.
Des travaux historiques récents consacrés à Lassouts avant et pendant la guerre s'appuient notamment sur le journal paroissial tenu pendant vingt ans par le curé Joseph Nogaret et sur les témoignages de plusieurs habitants. Ils évoquent l'accueil de personnes persécutées, la présence de jeunes réfractaires au STO cachés dans des fermes et les événements tragiques de la Quille, le 19 juillet 1944.
Le territoire de Lassouts participe ainsi, à son échelle, à l'histoire de la Résistance dans le nord de l'Aveyron.
Le barrage et la transformation du paysage
Un autre événement majeur du XXe siècle est la construction du barrage de Castelnau-Lassouts, réalisée entre 1941 et 1947.
L'ouvrage transforme profondément la vallée du Lot et crée le lac qui porte aujourd'hui son nom. La construction apporte également du travail dans une période difficile et ralentit temporairement l'exode rural.
Le paysage de Lassouts porte ainsi les traces de plusieurs époques : le village médiéval fortifié, les anciennes terres seigneuriales de Roquelaure et de la Dômerie d'Aubrac, les paysages agricoles du XIXe siècle, puis le lac et les infrastructures du XXe siècle.
Une commune entre patrimoine et nature
Lassouts possède aujourd'hui une remarquable diversité patrimoniale.
Au cœur du village, l'église Saint-Jacques conserve son tympan roman et les traces de l'ancien bourg fortifié. Dans les campagnes environnantes subsistent de nombreux fours à pain, fontaines et croix — plus de 80 croix sont encore visibles sur les routes et chemins de la commune.
Cette abondance de petit patrimoine rappelle la dispersion ancienne de l'habitat et l'importance de la religion dans la vie quotidienne des communautés rurales.
La nature elle-même raconte l'histoire du territoire. Lassouts réunit sur une superficie relativement limitée des terrains calcaires, schisteux, rougiers et volcaniques. Cette extraordinaire diversité géologique explique la variété des paysages et même celle de la flore : 41 espèces d'orchidées y ont été recensées selon la commune.
À l'ouest, le paysage volcanique de Roquelaure offre un contraste spectaculaire avec les autres secteurs de la commune : les dykes qui portent le château et le Clapas de Thubiès témoignent d'une histoire géologique vieille de plusieurs millions d'années.
Lassouts aujourd'hui : une histoire toujours visible
L'histoire de Lassouts n'est donc pas seulement conservée dans les archives.
Elle se lit encore dans le paysage : dans les anciennes fortifications du bourg, dans le tympan roman de Saint-Jacques, dans les croix et les fontaines des chemins, dans les anciennes terres du chapitre de Rodez, dans les hameaux autrefois dépendants de la Dômerie d'Aubrac et, bien sûr, dans l'imposant château de Roquelaure.
Pendant des siècles, Lassouts, Roquelaure et Saint-Saby ont appartenu à des mondes différents. La commune créée en 1837 les a réunis, mais chacun de ces territoires a conservé une partie de sa mémoire.
C'est peut-être ce qui fait aujourd'hui le caractère particulier de Lassouts : un village de taille modeste, mais dont l'histoire dépasse largement ses limites.
Du prieuré médiéval au village fortifié, des seigneurs de Roquelaure aux écolières de Sainte-Famille, des jeunes partis pour l'Argentine aux résistants de 1944, des anciennes foires du Sol de la Renta au lac de Castelnau-Lassouts, plus de huit siècles d'histoire ont façonné ce territoire sans jamais effacer complètement les traces des époques précédentes.
Et, au-dessus de la vallée du Lot, le château de Roquelaure demeure l'un des témoins les plus spectaculaires de cette longue histoire.

