Le Clapas de Thubiès ou « coulée de lave basaltique » de Roquelaure
Une rivière de pierres née d'un volcan
À quelques centaines de mètres en contrebas du château de Roquelaure, la route semble soudain disparaître sous une spectaculaire rivière de pierres. Sur plusieurs hectares, des milliers de blocs de basalte descendent le versant au milieu d'une forêt de hêtres, de chênes et de châtaigniers.
Ce paysage singulier est connu sous le nom de Clapas de Thubiès, clapàs désignant en occitan un amas ou un chaos de pierres. On l'appelle également, depuis longtemps, la « coulée de lave de Roquelaure ».
Cette dernière appellation est pourtant trompeuse : les pierres que l'on observe aujourd'hui ne constituent pas une coulée de lave. Elles sont les vestiges, accumulés au cours de millions d'années d'érosion, d'une véritable coulée volcanique beaucoup plus ancienne située au-dessus du site. Le Clapas est donc un immense éboulis basaltique, dont la formation raconte une histoire géologique commencée il y a plus de sept millions d'années.
Il y a plus de 7 millions d'années : le volcan de Roquelaure
Pour comprendre le Clapas, il faut imaginer un paysage totalement différent de celui que nous connaissons aujourd'hui.
Il y a environ 7 à 7,7 millions d'années, au Miocène supérieur, une activité volcanique affecte le secteur de Roquelaure, en marge du vaste ensemble volcanique de l'Aubrac. Une coulée de lave basaltique se répand alors dans le paysage et emprunte une dépression, vraisemblablement une ancienne vallée.
Cette coulée est considérable : le massif basaltique qui en subsiste sur les hauteurs entre Roquelaure et Fraysse s'étend sur plus de deux kilomètres et atteint par endroits plusieurs dizaines de mètres d'épaisseur.
En se refroidissant lentement, la masse de lave se contracte et se fracture suivant des formes géométriques régulières. Elle donne naissance à de grandes colonnes de basalte appelées prismes ou orgues basaltiques.
Cette origine reste aujourd'hui parfaitement visible dans les pierres du Clapas. Beaucoup de blocs présentent encore cinq ou six faces relativement régulières : ce ne sont pas des galets façonnés par une rivière, mais des fragments des anciennes orgues volcaniques.
Quand une vallée devient une montagne : l'inversion de relief
La véritable particularité géologique de Roquelaure apparaît ensuite.
Après la disparition du volcan, l'érosion attaque pendant des millions d'années les terrains environnants. Or le basalte solidifié est beaucoup plus résistant que certaines roches sur lesquelles il repose.
Les terrains plus tendres situés de part et d'autre sont progressivement creusés et emportés par l'eau. L'ancienne coulée basaltique résiste davantage. Peu à peu, ce qui occupait initialement une position basse dans le paysage se retrouve dominant les terrains environnants.
C'est ce phénomène spectaculaire que les géologues appellent une inversion de relief.
La coulée de lave originelle n'a donc pas descendu la pente actuelle de Roquelaure : la pente s'est formée longtemps après elle. L'érosion a progressivement dégagé le massif basaltique et creusé la vallée autour de lui, jusqu'à laisser l'ancienne coulée perchée au sommet du relief.
C'est un point essentiel pour comprendre le paysage actuel : le véritable vestige de la coulée volcanique se trouve sur les hauteurs du Puech de Roquelaure ; le spectaculaire champ de pierres visible depuis la route est le produit de sa destruction progressive.
De la coulée de lave au Clapas
À mesure que l'érosion dégage les flancs du plateau basaltique, les anciennes orgues se retrouvent en surplomb.
Sous l'action de la gravité, de l'eau et surtout des alternances répétées de gel et de dégel pendant les périodes froides du Quaternaire, elles se fracturent, basculent et dévalent progressivement les versants.
Des milliers de fragments s'accumulent ainsi dans les petits vallons situés en contrebas.
Les périodes glaciaires ont probablement joué un rôle majeur dans cette transformation. Le climat périglaciaire favorise en effet la gélifraction : l'eau pénètre dans les fissures de la roche, gèle, augmente de volume et contribue progressivement à la fragmenter.
Ce mécanisme répété durant des milliers d'années participe au démantèlement des grandes colonnes de basalte et à la formation de l'immense pierrier que nous observons aujourd'hui.
Le résultat est impressionnant. L'étude de l'ENS de Lyon mesure environ 220 mètres de largeur maximale pour le principal éboulis. Depuis son sommet jusqu'en dessous de la route départementale D206, le champ de blocs se développe sur près de 500 mètres linéaires, donnant véritablement l'impression d'une rivière pétrifiée descendant vers la vallée du Lot.
Pourquoi n'y pousse-t-il presque rien ?
Une autre particularité frappe immédiatement le visiteur : alors qu'une forêt dense entoure le Clapas, le cœur du champ de pierres demeure presque totalement dépourvu d'arbres.
Quelques mousses et lichens colonisent les blocs, mais la végétation peine à s'y installer.
Cette particularité s'explique notamment par ce qui se passe sous les pierres.
La géologie du Puech de Roquelaure superpose plusieurs couches très différentes : le basalte repose sur des calcaires et dolomies jurassiques fracturés et perméables, eux-mêmes situés au-dessus de niveaux plus imperméables d'argiles, de grès et de terrains anciens du Rougier. Cette disposition favorise d'importantes circulations souterraines d'eau.
Des sources et ruisseaux circulent ainsi sous les éboulis. L'eau entraîne progressivement les particules fines, les sables et une partie de la matière organique qui pourraient normalement combler les interstices entre les blocs.
Un véritable sol peine donc à se constituer.
C'est ce mécanisme qui contribue à maintenir l'étonnant contraste entre la forêt environnante et cette trouée minérale, comme si l'éboulement venait tout juste de se produire alors que sa formation s'étend sur une durée considérable.
Un livre ouvert sur l'histoire géologique de Roquelaure
Le Clapas permet ainsi de lire plusieurs millions d'années d'histoire dans un même paysage.
La lave témoigne d'abord de l'activité volcanique du Miocène. Les orgues basaltiques racontent son refroidissement. L'inversion du relief révèle ensuite des millions d'années d'érosion. Les blocs accumulés sur le versant témoignent enfin des périodes froides du Quaternaire et du démantèlement progressif du massif basaltique.
Cette histoire explique également le paysage spectaculaire qui entoure aujourd'hui le château de Roquelaure. La forteresse médiévale n'a évidemment aucun lien avec la formation du Clapas, vieille de plusieurs millions d'années, mais son implantation tire parti du même contexte géologique : les reliefs volcaniques dominant la vallée du Lot ont constitué des positions naturellement défendues et d'excellents observatoires sur les environs.
Les spectaculaires rochers qui encadrent le château de Roquelaure sont les vestiges de filons volcaniques vieux d'environ 8,5 millions d'années. Le magma s'est injecté dans des fractures du sous-sol avant de s'y solidifier ; l'érosion des roches environnantes, plus tendres, a ensuite progressivement dégagé ces murailles naturelles de basalte.
Ils ne doivent pas être confondus avec la coulée basaltique plus récente qui coiffe le Puech de Roquelaure et dont le démantèlement a donné naissance au Clapas de Thubiès. Les blocs à cinq ou six faces du Clapas sont, eux, des fragments d'orgues basaltiques formées par le refroidissement de cette ancienne coulée — un phénomène de prismation comparable à celui qui a produit, à une tout autre échelle, la célèbre Chaussée des Géants en Irlande.
Les dykes du château et le Clapas apparaissent ainsi comme deux manifestations, à des échelles de temps radicalement différentes, d'une même singularité géographique : le relief volcanique de Roquelaure.
Du phénomène naturel à la légende
Un paysage aussi étrange ne pouvait laisser indifférents ceux qui vivaient à proximité.
Bien avant que la géologie puisse expliquer sa formation, la tradition populaire cherchait naturellement une origine à cet extraordinaire amoncellement de pierres.
Une légende recueillie par l'Institut occitan de l'Aveyron attribue ainsi le Clapas au Drac — ou au Diable. Celui-ci transportait des rochers dans son tablier (falda) lorsque celui-ci se serait déchiré : les pierres se seraient alors répandues sur la montagne et seraient restées là où nous les voyons aujourd'hui.
À l'explication légendaire a succédé une appellation tout aussi évocatrice : la « coulée de lave de Roquelaure ». Si elle est géologiquement inexacte, elle traduit parfaitement l'impression ressentie devant le site : celle d'une matière qui semble couler entre les arbres en direction de la vallée.
Son véritable nom occitan, Lo Clapàs de Tubièrs, est finalement beaucoup plus juste : un immense amas de pierres, né d'un volcan, sculpté par l'érosion et façonné par plusieurs millions d'années d'histoire géologique.

